Il y a quelques années, j’étais seule chez moi, un après-midi ordinaire. La télévision était allumée — comme souvent, pour ne pas avoir l’impression d’être seule dans le silence. Et puis, d’un coup, tous les programmes se sont interrompus. Une prise d’otage. En direct. À 500 kilomètres de chez moi.
Je me souviens très bien de ce moment : j’ai senti quelque chose se contracter à l’intérieur. Une tension. Une légère panique. Comme si le danger était là, dans mon salon.
Il ne l’était pas. Il était à 500 kilomètres. Mais mon cerveau, lui, ne faisait pas vraiment la différence.
Cet après-midi-là, j’ai éteint la télévision. Et j’ai commencé à réfléchir à ce que l’on fait entrer chez soi — sans toujours s’en rendre compte.
Le logement : bien plus que quatre murs
Votre logement n’est pas qu’un endroit où dormir et ranger vos affaires. C’est, selon le psychologue Gustave-Nicolas Fischer, un espace aux trois fonctions psychosociales fondamentales : un espace d’intimité, un espace d’ancrage, et un espace de sécurité psychologique (Fischer & Dodeler, Psychologie de la santé et environnement, Dunod, 2009).

Dit autrement : votre chez-vous est censé être l’endroit où vous vous sentez protégée du monde extérieur. Votre territoire. Votre refuge.
Le philosophe Gaston Bachelard l’exprimait déjà en 1957 dans La poétique de l’espace : la maison n’est pas seulement un abri physique — c’est un abri psychique, un lieu où l’être humain se construit, se repose et se retrouve.
Abraham Maslow, lui, place le besoin de sécurité au deuxième niveau de sa fameuse pyramide — juste après les besoins physiologiques de base. Avant l’appartenance, avant l’estime de soi, avant l’épanouissement. La sécurité n’est pas un luxe : c’est un besoin fondamental. Et le logement est l’un des principaux espaces où ce besoin est censé être satisfait.
Ce que l’on laisse entrer sans y penser
Voilà donc la question qui mérite d’être posée : votre logement remplit-il vraiment cette fonction de refuge ?
Pas seulement au sens physique — serrures, volets, double vitrage. Mais au sens émotionnel. Vous sentez-vous vraiment en sécurité chez vous ? Vous y reposez-vous vraiment ?
Parce que beaucoup de choses entrent dans un logement sans qu’on les invite vraiment.
Les informations. La télévision allumée en fond sonore. Les notifications sur le téléphone. Les alertes d’actualité qui surgissent à n’importe quelle heure. Et avec elles, les images de catastrophes, de conflits, de crises — qui se passent à des milliers de kilomètres, mais que notre cerveau traite comme des menaces immédiates.
Ce n’est pas une impression : c’est de la neurologie. Notre cerveau est câblé pour détecter le danger — c’est un mécanisme de survie hérité de nos ancêtres. Sauf que nos ancêtres n’avaient pas accès aux informations du monde entier en temps réel. Aujourd’hui, chaque alerte d’actualité active nos circuits neuronaux du danger — même si la menace est abstraite et distante. Le corps sécrète du cortisol, s’active en mode « combat ou fuite », et ce mécanisme d’alerte, répété des dizaines de fois par jour, finit par épuiser.
La psychologue Anne-Hélène Clair le confirme dans une enquête de Slate.fr : l’exposition répétée à des informations anxiogènes nous impacte, même légèrement, et c’est la télévision qui remporte la palme du média le plus anxiogène — parce qu’une image y est toujours associée.
Selon une étude de l’Obsoco, d’Arte et de la Fondation Jean-Jaurès, un Français sur deux souffre d’une forme de fatigue informationnelle — avec des effets directs sur le stress, l’anxiété et le sommeil.
Les écrans en général. Même sans actualités, un écran allumé dans une pièce maintient le cerveau dans un état d’activation. La lumière bleue perturbe la mélatonine et le sommeil. Le contenu — aussi divertissant soit-il — sollicite en permanence l’attention. À force, on ne sait plus ce que c’est que de ne rien faire. De simplement être chez soi, en silence, sans stimulation.
L’ambiance et le désordre. Un espace encombré, visuellement chargé, difficile à ranger — c’est aussi quelque chose qui s’installe et qui reste. Le désordre visuel génère une charge cognitive diffuse : le cerveau enregistre chaque objet déplacé, chaque tâche non faite, chaque surface encombrée. Pas consciemment — mais suffisamment pour maintenir un niveau de tension de fond.
Reprendre le contrôle de ce qui entre
La bonne nouvelle, c’est que votre logement est votre territoire. Et sur votre territoire, vous avez le droit — et même le devoir envers vous-même — de décider ce qui y entre.
Choisir consciemment son rapport à l’information. Ce n’est pas se couper du monde que de décider à quelle heure et pendant combien de temps on s’informe. Marc-Simon Drouin, professeur au département de psychologie de l’UQAM, explique dans Le Devoir qu’avec l’information en continu, nous avons largement dépassé notre capacité à assimiler toutes ces informations — ce qui crée des niveaux élevés de tension, d’anxiété et un sentiment de perte de contrôle. Ritualiser les moments d’information — un créneau défini, une source choisie, pas d’écrans après 21h — c’est reprendre le contrôle sur ce qui entre dans votre espace mental… et dans votre salon.
Créer des zones sans écran. La chambre à coucher en premier lieu — c’est l’espace de repos par excellence, et le dernier endroit où un écran a sa place. Mais cela peut aussi être la cuisine le matin, ou la table du repas. Des espaces où l’on mange, où l’on se repose, où l’on échange — sans fond sonore anxiogène.
Prendre soin de l’atmosphère. La lumière, les odeurs, les textures, le silence — tout cela contribue à faire de votre logement un espace réellement apaisant. Ce n’est pas de la décoration pour le plaisir des yeux : c’est de la psychologie de l’habitat. Un espace rangé, calme, qui vous ressemble, dans lequel vous vous sentez bien — c’est un espace qui remplit sa fonction de refuge.
Désencombrer pour respirer. Moins d’objets, c’est moins de stimulations visuelles, moins de tâches cognitives invisibles, moins de bruit mental. C’est aussi — et c’est souvent sous-estimé — un sentiment de contrôle sur son environnement. Et le sentiment de contrôle nourrit directement le sentiment de sécurité.
(À ce sujet : Ranger une fois pour toutes et Les bases du zéro déchet)
Cet après-midi de prise d’otage, j’ai éteint la télévision. Et progressivement, j’ai changé ma façon de m’informer, d’utiliser les écrans, et d’aménager mon espace. Pas par peur du monde — mais pour pouvoir y faire face avec plus de sérénité, depuis un endroit qui me ressource vraiment.
Votre logement est votre refuge. Traitez-le comme tel. 😊
